KI-TÉÇÉ – “eloul de misericorde”

« S’il se trouve dans tes rangs un homme qui ne soit pas pur, par suite d’un accident nocturne, il se retirera du camp, où il ne rentrera pas.» (23-15)

Dans la culture juive tunisienne, les noms des mois de l’année sont généralement accompagnés d’un adjectif qualificatif. Ainsi, dans leurs courriers, nos maitres surnommaient le mois de Nissan, Nissan HaMénoussé – « Nissan l’habitué (des miracles) », Siwan était baptisé Siwan HaMékoudach – « Siwan le sanctifié », et le mois de Av était précédé par l’adjectif de consolation – Ména’hem Av. Quant au dernier mois de l’année, le mois d’Eloul, il est désigné comme Eloul HaRa’hamim – « Eloul de miséricorde ». La raison de ce surnom réside dans le fait que ce mois est accompagné d’une clémence divine particulièrement généreuse, afin de permettre à chacun de rattraper ses erreurs commises durant l’année. Dans son infinie bonté, Dieu accorde à son peuple, le moyen de se rapprocher de Lui et d’aborder ainsi, le Jour du jugement avec davantage de sérénité. Cette proximité d’avec le Miséricordieux, durant ces trente jours, vise à renouer les liens entre les enfants d’Israël et leur Père Céleste. Propice au pardon et à l’indulgence, ce mois qui clôture l’année, permet, à chacun de nous, de purifier son âme et de s’élever spirituellement.

Aujourd’hui, dans le monde des Yéchivot (académies talmudiques), le mois d’Eloul est souvent associé à une peur redoutable. Cette crainte du Jour du jugement qui approche, plonge certaines personnes dans une terrible angoisse, pouvant même provoquer leur évanouissement. Dans l’un de ses cours hebdomadaires du samedi soir, Rebbi Meir Mazouz¹ chlita, désavoue cette approche, appuyant son argumentation sur le verset « Adorez l’Eternel avec crainte, et réjouissez-vous avec tremblement » (Psaume 2-12). Le roi David évoque, dans ce verset, l’idée d’associer habilement le sentiment de crainte avec celui de joie pour le service divin. Rebbi Meir conclut ses propos en ces termes : « C’est pourquoi, l’homme devra être modéré et ne pas aborder le mois d’Eloul avec angoisse et déprime, à Dieu ne plaise, car ce mois est joyeux et nous nous devons d’être heureux du fait que Dieu pardonne nos fautes » (Bait Nééman n°28 § 7).

A propos du danger spirituel qu’engendre la déprime, Rebbi Moshé ’Horev² z »l, relève une brillante allusion glissée dans la cantillation hébraïque de notre verset. Ce passage traite d’un homme qui se trouverait impur, suite à une pollution nocturne survenue dans son sommeil. Cette personne devra alors sortir du camp et ne pourra y revenir qu’à la nuit tombée, après s’être purifiée au préalable dans un bain rituel. Rebbi Moché, dans ses écrits Or Moshé, rapporte, au nom des maitres de l’éthique juive, qu’une telle impureté, pourrait survenir à cause d’un sentiment de tristesse. En effet, la morosité est une émotion tellement néfaste, qu’elle impacte directement le corps de l’individu et génère ainsi des effets impurs et nuisibles pour l’âme. C’est pourquoi, indique Rebbi Moché, le pronom relatif « אֲשֶׁ֛ר – qui » que l’on trouve dans notre verset (un homme qui ne soit pas pur), est ponctué d’une cantillation appelée « Tévir », dont le nom provient de l’araméen qui signifie « brisé, cassé ». Sous ce motif musical, se cache en réalité le message suivant : Une personne brisée et abattue moralement, ne devra surtout pas se laisser aller à la déprime, car c’est là une vieille méthode du ‘mauvais penchant’, dont le seul objectif est de nuire à la pureté de l’âme. Cette ruse vise à plonger sa victime dans un état second, le rendant hermétique à la voie du bon sens et à celle de la raison. La victime, rendue vulnérable par l’abattement, se trouvera alors mieux disposée à commettre des fautes et restera indifférente à toute forme de bien. C’est la raison pour laquelle, l’homme s’efforcera de toujours rester joyeux et positif, ainsi, sera-t-il entrainé à faire le bien et à s’élever spirituellement.

Aryé Bellity

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¹ Rebbi Meir Mazouz, fils du juge rabbinique Rebbi Maçlia’h Mazouz, est né à Tunis en 1945. A la Yéshiva « ‘Hévrat Hatalmoud », il suit les cours de Rebbi Iç’hak Bou’hnik mais se forme principalement grâce à son père. Après l’assassinat de ce dernier, il monte en Israël accompagné de ses frères et ensemble ils fondent la Yéshiva « Kissé Ra’hamim » à Bené Vérak. Véritable génie en Thora et outre ses vastes connaissances dans le domaine de la loi juive, de la bible ou du Talmud, il écrit également sur différents sujets, comme la grammaire, l’astronomie, les mathématiques l’histoire ainsi que la poésie liturgique.

² Rebbi Moshé ‘Horev (1962-2017), est né en Israël dans la localité de Sharsheret au sud de Nétivot. Fils de Rebbi Baroukh ‘Houri, Rebbi Moché est un descendant de la huitième génération du saint Rebbi Ra’hamim ‘Houri Harishon (le premier) de Djerba. Jeune, il étudie d’abord au lycée-Yéshiva de Kefar Maïmon (au sud d’Israël), puis à la Yéshiva de Kissé Ra’hamim à Bené Vérak où il y enseignera quelques années plus tard. Il eut comme maitres, Rebbi Meir Mazouz, Rav Moché Levy, Rav Iç’hak Berda et Rav Yéshoua Cohen. Il est l’auteur du Kérén Or, OuMoshé Yédabér, Or Ha’Hama (6 vol.), Chélocha Guévi’im, Kétér Thora et Thora MiSinaï (6 vol.). Atteint d’une grave maladie, il décède prématurément à l’âge de 55 ans.


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